Théâtre itinérent

"Métamorphose du badaud en spectateur.
Le théâtre s’insinue lentement dans le corps de celui qui se tient devant lui. Les muscles se délient et le visage se lisse. La colonne se déplie, se tend, la tête se penche et le cou se tord, le centre de gravité se déplace vers les extrémités sensibles. La surface de la peau s’éveille sous la caresse de l’onde. Le regard s’agrandit,
et s’absorbe.
(...)
Il est arrivé de très bonne heure, c’était le premier spectateur de la matinée. A distance respectueuse, il a suivi le ballet des techniciens autour du camion. Il n’a pas proposé un coup de main, il n’a pas laissé son nom dans le livre d’or, il n’a pas osé se mêler aux conversations qui fusaient dans le public. Il ne s’est même pas assis.
Peut-être s’est-il seulement adossé à un mur lorsque le soleil est devenu pesant. Il a vu les trois spectacles, ne s’éloignant dans les intermèdes que pour se soulager de la traction du chien sur la laisse, et pour satisfaire un besoin pressant. Il a semblé qu’il s’était planté comme un arbre au milieu de la cour. Il ressemblait à ces pompiers, qui vont à la représentation comme au service, et dont les comédiens oublient la présence, dans le noir de la coulisse. Personne ne saura jamais s’il a ri ou pleuré, personne ne saura si le spectacle lui a plu. Il s’est éloigné comme il était venu. Discrètement. Il était là, flanqué contre les jambes de son maître.
Empaillé. Tout juste sa queue qui frétillait lorsque quelqu’un de ses congénères venait à traverser la place.
Docile, il n’a tiré sur sa laisse que pour avoir un peu de mou. En arrêt, il a guetté, attentif comme un chasseur an moindre faux-pas."

Alix de Morant