Achélèmes

"Les pièces ont été vidées de leurs meubles et les habitants les ont désertées. Il n’y a plus d’odeurs de soupe qui mijote ou de poulet en train de rôtir. Il n’y a plus de bruits familiers, celui des clefs que l’on accroche au clou à côté de la porte, celui de la radio qui diffuse le Jeu des mille euros, celui de la hi-fi des ados qui martèle un air de rap, celui de la télévision qui susurre du PPDA. L’immeuble est fantomatique. Reste le papier peint.
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Les pièces ont été vidées de leur mobilier et les habitants s’en sont allés. Les engins ont pris possession du chantier. Ils s’actionnent avec puissance et détermination. Ils détruisent ce que d’autres ouvriers avaient si consciencieusement assemblé. Les murs sont éventrés, les chambranles brisés, les menuiseries cassées, les parquets arrachés, les plafonds écroulés. Le papier peint gémit, mais qui l’entend ? Sous la violence des coups, il cède, se craquelle, se déchire, se « confettise ». devenu informe, il ne signifie plus rien. Il semble penaud, inutile, honteux. En lui résonnent toutes les voix absorbées tel un buvard à sons. Avec lui, toute vie s’efface. Ni vu, ni connu : plus aucune trace. La photographie ne fait pas de miracle. Avec la sensibilité de Catherine Réchard, l’appareil attrape des vues qui témoignent d’un avant qui déjà n’est plus. D’une épaisseur sociale, de faits divers, de répétitions habituelles, de propos anodins, de rituels ordinaires, de la vie de tous les jours d’un immeuble divisé en d’innombrables pièces aux secrets bien gardés. Et puis l’heure de la démolition sonne, l’immeuble devient le palais des courants d’air, la vie s’en échappe, les marques du passé se figent sur les murs aux écritures lézardées. La photographie saisit l’instant de l’entre-deux, le fugitif moment du déséquilibre."

Thierry Paquot - Revue Urbanisme